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INTERVIEW : Aileen McManamon “Une expérience fan plus responsable”

Aileen McManamon fondatrice de 5T Sports explique comment une fan expérience plus responsable peut augementer la rentabilité d’un club et la satisfaction du public.

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L’expérience fan a-t-elle besoin de s’intégrer aux logiques de développement durable ? Une expérience fan de qualité est-elle incompatible avec les problématiques environnementales et sociétales du XXIe siècle ?

 

Les clubs et les ligues génèrent une large part de leur revenu grâce à l’exploitation du spectacle sportif qu’elles offrent aux fans. Le besoin de proposer à chaque instant un divertissement de qualité aux fans est souvent perçu comme incompatible avec un comportement environnementalement et socialement responsable. Les acteurs de l’industrie du sport peuvent-ils fournir une expérience fan de qualité tout en adoptant un comportement durable ? C’est le sujet que nous avons abordé avec Aileen McManamon, fondatrice de 5T Sports Group.

Bonjour Aileen, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis arrivée dans l’industrie du sport par le secteur automobile et la tech. Je suis originaire des Etats-Unis. J’ai étudié l’économie puis le commerce international, ce qui m’a mené à rejoindre les rangs de General Motors, FIAT et Alfa Romeo en Allemagne. J’y travaillais pour le département Marketing & Advertising et j’étais notamment impliquée dans les partenariats sportifs dont de nombreux au niveau automobile et le fameux partenariat avec le Tour de France. J’ai acquis une large expérience dans les domaines de la stratégie de marque, du consumer marketing et j’ai appris à utiliser le sport pour diffuser un message. Quand j’ai rejoint le monde de la tech en 1995, j’ai eu besoin de rester à jour sur l’évolution du secteur. J’ai dû me former constamment pour être capable de distinguer l’engouement pour un produit, un service ou une entreprise de son réel potentiel. C’est à cette occasion que j’ai quitté l’Allemagne pour regagner les Etats-Unis avant d’arriver à Vancouver.

Aileen McManamon, fondatrice de 5T Sports

En 2003, quand Vancouver a remporté de droit d’organiser les Jeux Olympiques d’hiver de 2010, j’ai pris conscience que je voulais travailler dans l’industrie du sport car c’était là que je m’épanouissais pleinement. Je me suis demandé où est-ce que je pourrais mettre à profit mes expériences dans le marketing sportif, le comportement client/fan et la tech (notamment les technologies de la communication) dans l’industrie du sport. Je me suis alors lancée dans plusieurs projets notamment la promotion du Canada aux JO d’hiver de 2006 à Turin. J’ai également lancé plusieurs produits sportifs pour le ski tout en dirigeant une équipe professionnelle de baseball.

Ma carrière est une compilation d’aventures toutes plus funs les unes que les autres dans un grand nombre de sports différents, dans un grand nombre de secteurs différents et aux quatre coins du monde. Je pense que cela m’a aidée à acquérir une connaissance large et pertinente de l’expérience fan.

Vous avez fondé 5T Sports il y a 10 ans. Quelle est l’essence même de cette entreprise et quels sont ses objectifs ?

J’ai commencé par être en charge de la stratégie de marque, de la promotion et du sponsoring et de projets pour les jeux Olympiques. J’étais très à l’aise dans ce domaine. C’était un poste où j’avais mes marques et c’est ce que je recherchais.

“J’ai décidé de consacrer mon activité à m’assurer que les ligues, les clubs, les stades et les villes hôtes opéraient de manière responsable d’un point de vue environnemental, économique et social.”

L’année où j’ai lancé 5T, le monde était frappé par la crise financière et on découvrait de plus en plus de preuve de la gravité de la crise climatique. Je me suis rendu compte que les acteurs de l’industrie du sport avaient besoin d’accompagnement pour affronter les challenges du monde actuel. J’ai décidé de consacrer mon activité à m’assurer que les ligues, les clubs, les stades et les villes accueillant des grands événements sportifs opéraient de manière responsable d’un point de vue environnemental, économique et social.

C’est notre objectif principal : donner l’opportunité aux clubs, aux ligues, aux organisateurs d’événement de réaliser une performance de haut niveau sur et en dehors du terrain pour leurs fans, pour leur communauté et pour leurs marques partenaires. Le but est de continuer à divertir les gens, à les encourager et à les rapprocher à travers le sport.

Nous vivons une époque pleine de challenge et il est probable que nous soyons amenés à faire encore plus de sacrifices ou, dit autrement, à changer notre style de vie en profondeur (notamment dans les pays développés). Le sport ne peut pas éviter les sujets sérieux où à terme l’industrie perdra sa crédibilité et son influence auprès de ses fans et de la communauté internationale.

Vous parlez souvent du développement durable dans le sport en faisant référence aux Objectifs du Millénaire pour le Développement définis par l’ONU. Ils regroupent des sujets qui nous concernent tous : particuliers, organisations privées et organisations publiques. Pour vous, le sport constitue une industrie particulièrement propice à la promotion de ces sujets. Pourquoi ?

Les Objectifs du Millénaire sont très simples à comprendre ! Ils sont représentés par des petits logos colorés qui s’intègrent très bien dans le paysage sportif où les couleurs vives, les symboles, les logos et les slogans sont d’usage. Tous ces codes forment une sorte de langage autour des Objectifs du Millénaire.

Les Objectifs du Millénaire par l'ONU

Les Objectifs du Millénaire par l’ONU

Les Objectifs du Millénaire sont le fer de lance de la “World Team” dont nous faisons tous partie. Pour les acteurs de l’industrie du sport, c’est une manière simple, belle et adaptée de communiquer sur ce qu’ils font dans leurs activités principales et même au-delà pour aider leur communauté. En adoptant les codes des Objectifs du Millénaire, les acteurs de l’industrie du sport rejoignent un mouvement qui compte déjà 193 pays, plus de 10 000 entreprises et énormément d’ONG.

Comme les logos des Objectifs du Millénaires sont simples et faciles à reconnaître, ils s’intègrent parfaitement au storytelling souvent très rythmé et très chargé du paysage sportif. L’environnement du sport est souvent marqué de nombreux logos de sponsors, d’équipes et autres, les Objectifs du Millénaire se font facilement leur place au milieu des autres symboles. Leur simplicité permet d’ouvrir facilement la discussion sur le sujet ou même de mettre en valeur des actions menées par la ligue ou certains partenaires.

Pour le moment, il faudrait que les différents acteurs de l’industrie du sport, notamment les équipes, utilisent plus souvent le langage des Objectifs du Millénaire. Il est déjà très répandu et de plus en plus de fans le reconnaissent grâce aux différentes marques qui le mettent en avant.

Les codes des Objectifs du Millénaire sont un bon allié dans la mise en place d’une expérience fan réussie et responsable. Ils permettent aux équipes, aux ligues et aux organisateurs d’événements de travailler avec leurs partenaires en communiquant d’une certaine manière qui résonne auprès des fans.

Beaucoup d’équipes, notamment celles de football, ont un public international et des fans qui les suivent dans le monde entier. Si je ne suis peut-être pas capable de lire tous les articles ou les tweets d’une équipe de baseball japonaise, lorsqu’elle utilise les logos des Objectifs du Millénaire pour parler de leurs actions pour leur communauté, je peux comprendre ce qu’ils font, cela retient facilement mon attention.

La plupart de nos lecteurs sont des professionnels de l’industrie du sport spécialisés dans la fan expérience. Existe-t-il des petites actions qui peuvent facilement améliorer l’impact de leur entreprise ?

J’adore voir que des stades et des clubs investissent dans de nouvelles technologies pour être aussi responsable (et rentable !) que possible. Comme lorsqu’ils investissent dans un nouveau joueur, dans l’expérience fan ou dans des actions sociales pour leur communauté, nous sommes tous gagnants.

En interne, il y a beaucoup de manières d’améliorer ses opérations sans dégrader l’expérience des fans. Voici quelques idées :

  • éclairer le terrain avec des LED
  • faire appel à un logiciel de gestion du chauffage et de la climatisation pour s’adapter à la météo, à l’affluence et à l’utilisation des différentes parties de l’enceinte
  • utiliser des toilettes et robinets à bas débit
  • arroser les pelouses avec de l’eau grise

D’une part, ces améliorations rendent l’expérience fan plus agréable, d’autre part elles permettent d’économiser de l’argent qui pourrait être alloué à de nouveaux aménagements pour les fans.

“Les fans dépensent 22% plus d’argent en nourriture et boissons dans un stade qui recycle et 32% des fans sont plus enclins à revenir dans un stade qui recycle les déchets.”

En externe, dans la partie où les fans sont directement acteurs, les nouvelles technologies sont un vecteur puissant d’amélioration responsable de la fan expérience. Voici quelques idées simples à implémenter :

  • promouvoir l’utilisation des e-tickets
  • équiper l’enceinte pour les méthodes de paiement par porte monnaie électronique (Apple Pay, Samsung Pay, Lydia,…)
  • rassembler les billets pour l’événement et les billets pour le transit
  • privilégier les campagnes de marketing digital
Promouvoir les solutions de paiement dématérialisé

[media-credit name="@Tottenham" align="center" width="740"][/media-credit] Promouvoir les solutions de paiement dématérialisé

Dans les trois premières propositions, on ouvre la porte à de nouveaux sponsors, à la fois en physique et en digital où le lien avec le fan est direct et personnalisé. Au-delà de l’impact écologique, les campagnes digitales améliorent l’expérience fan en resserrant le lien qu’il a avec le club. Les fans apprécient d’être ciblé pertinemment grâce aux outils de CRM en fonction de leurs dépenses auprès du club et de la fréquence à laquelle ils consultent son actualité. Ils se sentent récompensés et appréciés pour leur loyauté. De plus, les marques partenaires apprécient la granularité de ciblage qu’offre les campagnes digitales. Les fans peuvent être segmentés plus facilement et le contenu promotionnel qui leur est proposé est plus adapté à leurs intérêts et à leurs habitudes de consommation. C’est aussi une manière de s’attirer la sympathie des marques partenaires en leur offrant une grande transparence sur la précision avec laquelle leurs investissements auprès du club ou de l’événement atteignent leur cible.

Enfin, la production de déchets et le gaspillage constituent un challenge immense avec de fortes conséquences sur la fan expérience. Les fans s’en rendent compte. Plus il y a de déchets et de gaspillage, plus il est difficile de maintenir une expérience fan de qualité avec des poubelles qui débordent. Il y a des chiffres très intéressants sur ce sujet : les fans dépensent 22% plus d’argent en nourriture et boissons dans un stade qui recycle et 32% des fans sont plus enclins à revenir dans un stade qui recycle les déchets.

NatureWorks Infographic

 

Le recyclage est un levier fabuleux mais la meilleure manière de promouvoir la responsabilité dans l’expérience fan est avant tout de diminuer le volume de déchets produit pour réduire les émissions et les dépenses inutiles.

Utiliser des produits locaux est un geste apprécié par les fans qui permet de réduire les émissions de gaz polluants en diminuant la distance de trajet jusqu’au stade. Un des autres avantages des produits locaux est qu’ils suppriment la nécessité de stocker en masse. Cela a pour conséquence l’achat de produit dans des quantités plus appropriées et donc à terme la réduction des déchets. Quand un club achète local, il entretient les circuits économiques locaux ce qui veut aussi dire plus d’argent pour les propriétaires d’entreprises locales pour aller au match voire même pour devenir sponsor du club.

La notion de fun est centrale dans la fan expérience. Quel est votre exemple favori d’une activation mise en place qui a ravi les fans ? Quels ont été ses résultats ?

En NHL, l’équipe des Blackhawks de Chicago a brandé 5 des vélo du service de vélo partagés DIVVY aux couleurs des maillots de 5 de ses joueurs stars. Sur les réseaux sociaux, les fans étaient encouragés à chercher ces vélos exclusifs à travers la ville (la ville comptait alors 5000 vélos partagés !). Une fois qu’ils avaient posté une photo d’eux le vélo, ils entraient en lice pour gagner un ticket pour un match, des goodies dédicacés et des produits dérivés des Blackhawks.

Les vélos DIVVY brandés aux couleurs des Chicago Blackhawks

Les vélos DIVVY brandés aux couleurs des Chicago Blackhawks

Les fans étaient enthousiaste à l’idée de participer à cette chasse au trésor et de partager les photos de leur balade avec leurs amis. Les joueurs ont aussi interagi avec les fans de temps à autre via des likes, des commentaires et des RT sur les réseaux sociaux. Le club a profité d’une large couverture médiatique grâce à cette activation et DIVVY a vu le nombre d’inscription à son service et le nombre d’utilisations de ses vélos monter en flèche.

L’objectif était de persuader plus de gens d’emprunter les vélos partagés pour se déplacer et de promouvoir un style de vie plus actif. Les fans n’y pensaient même pas pendant l’activation. Ils profitaient simplement de l’animation mise en place et utilisaient les vélos pour pouvoir se vanter auprès de leurs amis d’avoir trouvé le vélo de leur joueur préféré et même, s’ils étaient chanceux, que celui-ci like ou retweet leur poste.

On s’intéresse au sport pour chercher un moment de répit loin de notre routine quotidienne et de nos soucis personnels. L’idée ce n’est pas de faire la morale aux fans à propos de l’environnement pendant les matchs. Je pense donc qu’il faut soutenir toute forme de sensibilisation au développement durable par le sport quelle que soit sa forme : un challenge, un jeu concours ou une expérience de gamification comme celle proposée par les Blackhawks. Ils ont réussi à promouvoir un mode de vie sain sans même que les fans ne se rendent compte qu’il s’agissait d’une campagne de sensibilisation. On est tous des grands enfants et les activations dans le domaine du marketing sportifs devraient s’adresser à l’enfant qui sommeille en nous.

Une autre source de réticences à évoluer vers un mode d’opération plus responsable est l’impact financier. Est-il pertinent de se faire du souci à ce sujet ?

Comme on l’a vu plus haut, avoir un comportement plus responsable permet souvent de faire des économies malgré les investissements initiaux. 5T Sports collabore avec des clubs pour calculer le retour sur investissement et le temps nécessaire pour atteindre l’équilibre financier après avoir réalisé de tels investissements. On les guide également pour mettre en place des stratégies de financement d’installation plus responsable pour la gestion de l’électricité, de l’eau ou de limitation du gaspillage. En Amérique du Nord, il est possible de recevoir des financements publics et privés pour mettre en place un mode d’activité plus vert et plus efficace.

On a atteint un point où s’accrocher aux anciennes technologies génère de l’incertitude financière : Le coût croissant de l’eau, de l’électricité, du pétrole met plus la profitabilité en péril que l’investissement dans de nouvelles structures plus responsables. Le hockey sur glace en est un parfait exemple. La consommation d’eau, le maintien d’une température basse dans les arenas et les dépenses énergétiques annexes au déroulement des matchs menacent la pérennité des petits clubs. La NHL est consciente de cette problématique et a entrepris, depuis quelques années, de tester de nouvelles technologies elle-même afin d’éviter que les franchises de sa ligue ne s’exposent à des risques financiers trop élevés. La NHL partage les retours de ses différentes expériences avec les membres de la communauté du hockey sur glace. Sans patinoire, pas de nouveaux talents. Sans nouveaux talents, pas de pros. Sans pros, pas de NHL.

Parmi les 25 entreprises qui investissent le plus dans des partenariats sportifs, toutes ont un plan de responsabilité sociale et environnementale très fort, médiatisé et souvent certifié par un tiers. Beaucoup d’entre elles promeuvent activement leurs différents engagements dans le développement durable. Les partenariats sportifs naissent d’un partage de valeurs et d’un investissement financier à résultante positive dans une équipe, une ligue ou un club. Si les franchises sportives ne mettent pas ces valeurs potentiellement partagées en avant ou mettent en péril l’image de la marque par un comportement (ou une inaction) néfaste, les sponsors iront chercher ailleurs : chez un compétiteur ou même directement chez une ONG.

Ainsi, que ce soit du point de vue des coûts ou des revenus, l’inaction provoque des risques financiers.

Pour terminer les interviews, nous aimons poser les questions suivantes aux intervenants.
Pouvez-vous nous partager un fait surprenant sur votre domaine de spécialisation ?

Il y a actuellement plus de 1 000 équipes, ligues, fédérations et enceintes sportives dans le monde qui sont engagés et agissent d’une manière ou d’une autre sur les sujets sociaux et environnementaux.

La plupart des gens pensent que les clubs ne s’y intéressent pas du tout. Les gens sont souvent surpris quand je leur donne ce chiffre pour leur montrer à quel point les pratiques responsables sont répandues. J’adore partager ces moments feel-goods avec mes interlocuteurs. Je leur parle des actions qui sont menées par leur équipe favorite ou dans leur sport favori. Je peux voir dans leur regard que ça leur fait plaisir d’apprendre des choses à ce sujet et c’est ce qui me rend heureuse.

Quel est l’événement, le projet ou l’innovation à suivre dans votre domaine de spécialisation ?

En ce moment je travaille avec un super groupe qui s’appelle Planet Super League. Le but est de rassembler les efforts de la Premier League, de la Football Association et de clubs pour inciter les fans à réduire leurs déchets. Nous essayons de faire en sorte que cette activation soit fun, pleine de challenges et de compétition entre clubs rivaux !

On vient tout juste de faire notre premier atelier commun pour commencer le développement avec des représentants de l’industrie du sport et des ONG au stade Olympique de Londres. Ce premier atelier était mis en place par West Ham et son fournisseur de restauration collective, Delaware North. Nous avons  hâte d’avancer sur le projet et nous espérons pouvoir le lancer en 2020.

J’ai également été co-auteur de l’initiative Sports for Climate Action de l’ONU qui encourage les acteurs de l’industrie du sport à réduire leur empreinte carbone et à se placer comme ambassadeur de l’action pour le climat auprès des fans en utilisant leur plateforme pour communiquer à propos de leurs actions et des actions que les fans peuvent eux-même entreprendre. De nombreux signataires notoires ont déjà été recensés : le CIO, l’UEFA, World Sailing, la World Surf League, World Rugby, les 4 tournois du Grand Chelem, Paris 2024, la Formula E, la NBA, les Yankees de New York et la liste continue !

Les fans devraient garder tout ça à l’oeil et peut-être même inciter leur équipe favorite à rejoindre la liste des signataires. J’adorerais voir des groupes de supporters fonder leur propre mouvement visant à impliquer leur équipe dans des actions pour laisser un monde meilleur non seulement pour leur communauté, pour les futurs fans mais aussi pour la planète entière.

 

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I am a finance and entertainment student excited by the idea of enhancing entertainment experiences thanks to numbers and technology.

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Interview : Eric Hirschi “le speaker, la passerelle entre le club et les fans”

Il est au coeur du spectacle, le speaker joue un rôle prépondérant dans l’expérience du spectateur. On a rencontré l’un d’eux, Eric Hirschi. 

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eric hirschi interview

Il est au coeur du spectacle, le speaker joue un rôle prépondérant dans l’expérience du spectateur. On a rencontré l’un d’eux, Eric Hirschi. 

 

Dans un événement sportif ou non, l’animateur, le speaker, possède un rôle central dans l’expérience du public. Nous avons échangé avec Eric Hirschi via un tweet au sujet d’un speaker allemand. Eric étant lui même speaker pour le Montpellier Handball, le Basket Lattes Montpellier et le Narbonne Volley, nous lui avons proposé de réaliser une interview. Celui qui se décrit comme un chef d’orchestre dont les supporters, la mascotte, les bénévoles et le public sont comme ses instruments, nous partage sa vision sur ce rôle clé de l’expérience des spectateurs. 

Bonjour Eric, peux-tu te présenter ?

Bonjour, je m’appelle Eric Hirschi, j’ai 48 ans, un parcours un peu atypique puisque j’ai commencé à parler dans un micro à 8 ans sur la baraque foraine de mon grand père. J’ai commencé la radio à 12 ans, travaillé à 13 ans pour le groupe NRJ puis vécu 1 ans en Chine. J’ai été animateur radio, télé, humoriste, producteur, manager d’artistes et de concerts. J’ai toujours travaillé dans le divertissement et j’ai toujours été un grand fan de sport.
J’ai commencé à allier les deux en produisant des fans villages pour diverses compétitions de sport auto en France et en Europe. Je me suis concentré sur le sujet du sportainment depuis 5 ans en devenant dans un premier temps speaker du Montpellier Handball. 

Tu es aussi le speaker de 3 clubs dans 3 sports différents. Ce n’est pas trop dur à gérer ?

Si tu aimes bien dormir … si ! (rire). Non en fait pour moi c’est plutôt une chance, chaque sport étant différent, cela me permet d’avoir une vision très étendue de ce métier, et m’aide à trouver de nouvelles idées, de ne pas m’enfermer dans un style et toujours me remettre en question tous les jours.
Ensuite mon objectif dans ce métier étant d’innover, cela me permet de faire avancer mon projet de formation. Dans chaque club pour lequel je travaille, j’ai un double, et cela m’aide à comprendre comment transmettre. 

Entre ces clubs et ces sports, est-ce que tu remarques des différences, dans le comportements du public, les attentes des clubs ou autres ?

Chaque sport a ses gimmicks. Il y a bien-sûr des dénominateurs communs, le concept du protocole par exemple. Chaque club a son histoire, ses traditions et puis aucun club ne me demande la même chose. Au Montpellier Handball (MHB) par exemple, qui a déjà développé une solide expérience du spectacle sportif avec Marc Henri Hammard et Suzy Demonthe, mon rôle est plus sur la forme, je travaille beaucoup sur ma voix, ma rythmique, je m’inscris dans des scénarios et activations terrain déjà créés.
Quand je suis arrivé au Basket Lattes Montpellier-Méditerranée-Métropole Association (BLMA), la page entertainment était vierge. Il a fallu fédérer une équipe autour de moi, accompagner le club dans cette transformation nécessaire.

Dans une interview récente pour l’indépendant, tu dis que le volley est “pour toi le sport le plus difficile à animer”. Pourquoi ça ? 

Pour différentes raisons que je qualifierais de techniques, un match de volley se joue en 3 sets de 25 points gagnants, nous savons quand il démarre, jamais quand cela se termine. Ensuite un échange dure entre 10 secondes et 1 minute et tu as environ 20 secondes entre chaque échange. Donc sur un match tu peux avoir plus de 150 instants de 20 secondes à combler. Il est donc difficile de maîtriser l’énergie que tu dois donner durant le match. 

Au sein de l’équipe Fanstriker, nous croyons très fortement que le speaker représente un facteur clé avec la mascotte pour que l’expérience match des spectateurs soit positive. Qu’en penses-tu ?

Je pense que le speaker que je suis vous remercie (rire) ! Je vais même aller plus loin, nous sommes à l’heure de l’image et du storytelling, le speaker doit être la passerelle, entre les fans, les supporters, le club, les joueurs, etc. Je milite pour que le contenu vidéo puisse être “incarné” par le speaker la semaine et être le lien afin que le public le retrouve le week-end.
Durant le match le speaker est un chef d’orchestre qui se doit de faire le lien entre les supporters, les spectateurs qui viennent, peut-être pour la 1ère fois voir un match et qu’il faut accompagner, pour ne pas qu’ils se sentent en décalage. Les fanfares, la régie vidéo, la musique, etc. cela fait un sacré bel orchestre non ?
J’écris ma partition sur un bon vieux fichier excel, où tout est minuté et programmé, tout en gardant à l’esprit que chaque séquence peut évoluer en fonction de la physionomie du match. Concrètement on prépare par exemple deux animations pour les ¼ temps, une animation dans le scénario où l’équipe est devant, puis une animation où notre équipe est menée au score. 

Je suis toujours étonné de constater que lorsque l’on parle de cette évolution, les sujets sont essentiellement liés au digital ou au numérique. Cela est certes nécessaire, mais n’oublions pas l’humain.

Selon toi, “il faut aller chercher les gens, les amener doucement vers la culture du sport spectacle sans les brusquer non plus”. Comment fais-tu ?

Je crois que nous sommes dans une ère de la transformation de nos modes de consommation. Les événements sportifs ne dérogent pas à cette règle. Mais je suis toujours étonné de constater que lorsque l’on parle de cette évolution, les sujets sont essentiellement liés au digital ou au numérique. Cela est certes nécessaire, mais n’oublions pas l’humain.
Dans un stade ou une salle, tu as différents publics : les supporters qui ont leurs codes, leur routine. Ensuite tu as les fans, ceux qui aiment avant tout le sport et vont parfois voir plusieurs matchs de plusieurs clubs, et enfin des spectateurs qui eux peuvent être là, car tu es en Play-Off ou parce que tu reçois une très grosse équipe, mais ne connaissent pas forcément, ni le club, ni même parfois les règles du jeu.
J’utilise souvent la vidéo, pour expliquer les règles et expliquer comment le public doit interagir en fonction des phases de jeux.

Quels liens entretiens-tu avec les fans de ces 3 clubs ?  

Avec les supporters il est capital de les connaitre, de partager avec eux, avant, pendant, après. Ce sont souvent d’eux que beaucoup de choses partent.
Personnellement, je n’ai pas à me forcer sur ce point, car ce que j’aime dans le sport, c’est la passion qu’il procure, je suis fasciné, par exemple par les Blue Fox, les supporters du MHB, capables de faire 48h de bus A/R pour un match de 30 minutes.

Pour les fans et les spectateurs, je mets un point d’honneur à être aux entrées ou faire le tour du stade, dès l’ouverture, pour leur dire bonjour, leur souhaiter la bienvenue, créer un lien avec eux. C’est important pour moi de “sentir” le public et passer du temps avec ceux qui arrivent tôt me semble être une marque de politesse. 

Nous sommes allés au LOSC il y a quelques mois et nous avons remarqué qu’ils possédaient deux speakers (une femme et un homme). L’un deux était en bord de pelouse tandis que le second était dans les tribunes et les coursives au contact du public. On trouve ce modèle très intéressant pour plusieurs raisons que nous développerons dans un article dédié aux speakers. Que penses-tu de ce modèle ?  

Très fan de l’idée, je connais un peu Charlee, je suis son travail et elle a une vraie personnalité, un vrai univers et elle apporte réellement quelque chose. 
Je suis actuellement sur une réflexion dans ce sens, et si la notion de “voix du club” était un peu dépassée, ne serait-il pas plus intéressant d’avoir une team de 2 ou 3 speakers qui en fonction des matchs puissent interchanger, travailler seul ou à 2 voir à 3 sur une finale. 

https://twitter.com/fanstriker/status/1118147558625484800?s=20

Nous sommes dans une société qui se lasse très vite, un supporter qui se déplace pour voir une saison entière, voit entre 25 et 30 matchs. Ce qui serait intéressant serait de pouvoir changer, étonner, autour d’un socle, mais que le fan, se dise : “Chouette ! que vais-je voir cette fois-ci ?”.

Certes ce métier change tous les jours, aujourd’hui nous produisons du contenu, nous racontons des histoires nous sommes le cirque Gruss, TF1 et Instagram à la fois, mais c’est pour cela que c’est passionnant.

Techniquement, avec les caméras, le son, c’est compliqué pour un speaker de se rendre en tribune ?  

Non pas du tout, depuis 3 mois, je travaille avec des air monitor (ndlr : des oreillettes sans fil), j’ai un casque sans fil avec mon retour dedans, les caméras HF existent. Au BLMA où j’ai la chance de travailler avec Léo, un petit génie de l’informatique, j’ai même la possibilité de retransmettre sur l’écran ce que je film avec mon téléphone.
Certes ce métier change tous les jours, aujourd’hui nous produisons du contenu, nous racontons des histoires, nous sommes le cirque Gruss, TF1 et Instagram à la fois, mais c’est pour cela que c’est passionnant.

D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de femmes dans ce milieu ? Ne penses-tu pas que si une femme était speakerine cela inciterait davantage de femmes à venir assister au match ou à un événement ?

Je ne suis pas sûr du rapport de cause à effet. Bien-sûr, je milite pour plus de femmes, mais comme il y a peu de présidente de clubs, d’entraîneurs, de responsable marketing, etc.
Pour ce qui est des speakers, personnellement le sexe pour moi n’est pas une question. Ce qui m’intéresse c’est ce que la personne peut apporter, son personnage, son univers, c’est avec cela que l’on construit. Quand je décide de travailler avec NJ au BLMA ce n’est pas parce que nous sommes dans un club de basket féminin et que je me dis : “il nous faut une fille, NJ à un vrai univers elle est djette, et elle a déjà joué au basket”.

On était récemment avec le Paris Basketball pour le match du nouvel an chinois à l’AccorHotels Arena, et les deux speakers créaient très régulièrement l’interaction avec le public à travers des activations simples, ludiques et engageantes. On remarque cependant que la majorité des activations réalisées par le speaker dans un événement sportif ne sont pas vraiment interactives. Es-tu d’accord avec ça ? 

Je ne vois pas l’intérêt de prendre un micro si ce n’est pas pour être en interaction avec le public. Si j’ai une annonce commerciale sur un match, j’essaye de trouver l’angle pour parler à la salle. Je peux aller voir un enfant, parler avec lui. L’interaction peut être simple avec un fan ou plus complexe avec tout le stade ou la salle.

Je ne vois pas l’intérêt de prendre un micro si ce n’est pas pour être en interaction avec le public.

Une autre situation qui nous interpelle souvent. Dans de nombreux événements, il s’agit de la même personne (le speaker) qui anime le match et donc le grand public puis ensuite anime les espaces hospitalités du club avec cette fois un public très porté VIP et entreprises. Pour nous, ce sont deux types profils assez différents et donc on a du mal à comprendre. Ça ne te parait pas étrange ?

Dans un monde idéal, il y a deux voire trois speakers, des caméras, un dj, etc. Mais une fois que l’on a pensé à tout cela, il faut sortir la calculatrice et c’est là que le bas blesse. Après je ne suis pas fan d’avoir un speaker salle, et un speaker VIP. Nous avons déjà beaucoup de mal à faire en sorte que les partenaires qui sont là pour faire du business, soient présents dans les tribunes pour le début du protocole ou à la reprise de la seconde mi-temps, donc selon moi, nous avons besoin de les intégrer complètement dans l’expérience supporter. 
Encore une fois le speaker doit être le lien entre le club et les fans, les supporters ou les partenaires.

Une question simple mais comment devient-on speaker ?  

Ce que je vais te répondre aujourd’hui ne sera sans doute plus d’actualité demain. 
Historiquement ce sont des bénévoles du club qui ont pris en premier les micros. Dans beaucoup de clubs c’est encore le cas. J’ai chaque année 5 à 6 clubs qui me disent vouloir se professionnaliser et particulièrement sur ce poste, ce qui ne signifie pas que les bénévoles ne faisaient pas bien le taf, heureusement qu’ils étaient là, mais encore une fois notre société évolue. Depuis quinze ans environ, les 1er clubs ont commencé à faire appel à des animateurs professionnels, aux parcours divers (animateur commercial, radio, journaliste, etc.). 

Quels sont les critères pour déterminer qu’un speaker est bon ?

Pour moi c’est avant tout sa personnalité et la capacité qu’il a à se renouveler, à créer un univers et un style qui lui soit propre.  

Dans ton métier, où trouves-tu de nouvelles inspirations ?

J’essaye avant tout de créer mon style, qui est un condensé de ce que je suis. Mes influences sont très très variés, des films comme The Mask, ou Cabaret, je regarde beaucoup de concerts. Je suis allé prendre deux ou trois bricoles chez Shaka ponk. Sur la rythmique, je m’inspire beaucoup de la radio. Sur la programmation musicale, j’ai repris ce que j’ai appris là aussi en radio. Après je reste fan de l’américain Jimmy Fallon. 

Tu développes actuellement un concept intitulé NOOR qui a pour but d’accompagner des clubs de sports dans le sportainment.   

Oui, en priorité la réflexion s’est portée sur les clubs professionnels non médiatisés, car ce sont eux qui ont le plus de besoins. 
Pour l’heure nous avons mis en place depuis 1 an un laboratoire d’idées autour de 10 clubs à Montpellier, afin de répondre à 3 objectifs : Accompagner les clubs, dans leur quotidien et comprendre leurs besoins, mutualiser les ressources afin d’avoir une réflexion qui soit transversale et non verticale. Et enfin innover afin de ne pas reproduire ce qui est fait en Ligue 1, Top 14, LidlStarligue et ouvrir le partenariat sportif à d’autres types d’entreprises.
Trouver des partenaires quand tu as 500-1000 fans c’est compliqué pour un club. Alors nous avons réuni 10 clubs, soit une communauté totale d’environ 12000 à 13000 fans, cela change la donne.

Plus concrètement nous distribuons jusqu’à 700 places par semaine pour assister à des évènements sportifs. Nous avons ouvert des passerelles de collaborations entre les clubs et les écoles, avec un système de junior entreprise sur des problématiques précises pour les clubs. Nous avons mis en place avec un de nos partenaires un système de LOA pour les écrans vidéos. Nous développons des outils (base musicale, design sonor, storytelling et scénario mascotte, etc.).
Nous nous trompons souvent mais nous créons tous les jours. Un de nos objectifs est de pouvoir, demain intégrer des start-up et être un laboratoire pour les clubs élites. Nous avons fini notre phase de preuve de concept et nous préparons la partie “industrialisation” sur une dizaine de solutions scalables. 

Dans ce projet, il y a également le lancement prochainement de la 1ère formation au métier de speaker.

Cela fait partie des solutions de NOOR, je me suis rendu compte que les clubs élites avait créé beaucoup de nouveaux métiers, des clubs qui n’ont pas forcément les moyens financiers d’avoir de gros staffs, souhaitent toutefois se professionnaliser. L’idée est donc de créer une formation diplômante et reconnue, adossée à un diplôme existant de gestion d’événement sportif option speaker. 
Nous pourrons ainsi répondre concrètement à un réel besoin de personnel capable de parler dans un micro, mais également de gérer des réseaux sociaux, de créer des activations terrain, accompagner les bénévoles dans leurs missions avec bienveillance, ou connaître le périmètre des collectivités locales. Nous ne parlerons sans doute pas de speaker, mais de sportaineur. 

Avec ton expérience de 6 ans dans l’entertainment sportif et un peu de recul, as-tu pu constater une évolution dans la façon de proposer des expériences aux fans par les différents acteurs avec qui tu as pu travailler ?

L’évolution majeure est sans doute la prise de conscience généralisée, du besoin de faire quelque chose et d’évoluer vers le spectacle, même si parfois cela peut être encore flou chez certain, je reste persuadé que le sportainement à un très grand avenir et que la France sera un des acteurs majeurs en Europe, car notre marché est particulier. À la différence d’autres pays, comme l’Allemagne où il y a une véritable culture du supportérisme, la France, comme souvent, est plus complexe et donc nous avons de véritables défis à relever.
Ce qui nous manque encore c’est une vision 360°, des architectes de l’expérience supporters en quelque sorte.

Toujours dans l’interview pour l’Indépendant, tu indiques que “tous les clubs qui ne prendront pas le même modèle que Narbonne auront énormément de mal dans les années à venir”. Peux-tu détailler davantage ce point ? 

Ce n’est pas moi qui le dit c’est l’excellente étude réalisée par OLBIA, qui précise que le modèle économique du sport de demain, dans un monde où les subventions des collectivités diminuerons, est d’être propriétaire de sa salle ou de son stade. J’ajouterais qu’au regard de l’évolution des contrats sportifs, des besoins en communication et en évènementiel, les besoins financiers seront de plus en plus importants. Ne parler uniquement qu’à ses supporters et fans et partisans de son sport, limite forcement le nombre de spectateurs potentiels ou nouveaux spectateurs potentiels. Il faut donc ouvrir à d’autres cibles à qui nous ne parlerons pas uniquement performance et résultat sportif, mais facilité de parking, animations, spectacle, musique, etc. 

On arrive vers la fin de cet échange intéressant mais avant ça, si tu pouvais passer un message à tes compères ou futurs compères speakers, que leur dirais-tu ?

Que c’est sans doute un des plus beaux métiers et que nous avons de la chance de pouvoir le faire. Nous devons en prendre soin et nous remettre en question et innover chaque jour sans oublier de créer nos univers.

Dernière question mais probablement la plus délicate, quelle est ta propre définition de la fan expérience ? 

Faire rire la mère de famille, que les enfants demandent en partant “quand ils reviendront voir la mascotte” et que le père se demande d’où vient cette bonne bière. 
Nous sommes là pour que tout le monde passe un bon moment surtout en cas de défaite de l’équipe.

Merci à Eric pour le partage de son métier et de sa vision de l’expérience des spectateurs. 
Crédit photo : bressonphotos 

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